Ce jour-là, Coleman Hawkins n’a rien d’un homme qui vient de signer un chef-d’œuvre. Il est là pour une séance de routine pour le label Bluebird, à la tête de son orchestre, avec quelques titres à mettre en boîte. « Body and Soul » arrive en fin de session, presque en bonus. Trois minutes plus tard, c’est dans la boîte.
Un retour d’Europe
Hawkins vient tout juste de rentrer aux États-Unis. Parti en 1934, il a passé cinq ans de l’autre côté de l’Atlantique, entre Londres, Paris et les Pays-Bas. Il y a joué avec Django Reinhardt, imposé le saxophone ténor comme un instrument solo à part entière et gagné une aura qu’aucun saxophoniste américain n’avait alors. La guerre qui menace en Europe le ramène à New York en juillet 1939. Trois mois plus tard, il enregistre ce titre.
Un standard devenu autre chose
La chanson n’est pourtant pas neuve. Composée en 1930 par Johnny Green, sur des paroles d’Edward Heyman, Robert Sour et Frank Eyton, elle est déjà reprise par Louis Armstrong, par Paul Whiteman et par bien d’autres. Mais Hawkins en fait autre chose. Il évoque le thème en quelques mesures, puis s’en éloigne et improvise sur la grille harmonique, avec une liberté qui laisse la mélodie à peine perceptible. Deux chorus, une phrase qui respire, une cadence finale qui reste dans l’oreille : le solo s’écoute comme une pièce à part entière.
Le tube que personne n’attendait
Ce disque n’était pas destiné à marquer son époque. Face B d’un 78 tours, sans promotion particulière, il trouve son public presque malgré lui. Les ventes décollent, les juke-box s’en emparent, et ce morceau de jazz instrumental, sans refrain à fredonner, devient un succès populaire. Il y a eu des disques plus sophistiqués, plus audacieux, plus spectaculaires. Peu ont eu cette évidence.
Une trace qui n’a jamais disparu
Depuis, « Body and Soul » est devenu un passage obligé. Des générations de saxophonistes ont étudié, transcrit, parfois redouté ce solo, et le standard figure parmi les plus enregistrés du répertoire. L’enregistrement est entré au Grammy Hall of Fame en 1973, puis au National Recording Registry de la Bibliothèque du Congrès en 2004. Les honneurs sont venus, mais l’essentiel est ailleurs : il suffit d’écouter les premières notes pour comprendre.
Ce dimanche 11 octobre, 87 ans jour pour jour après cette séance, c’est l’occasion de retrouver le Hawk dans sa version de 1939, ou de mesurer, à travers les reprises de Coltrane, Sonny Rollins ou Stan Getz, tout ce que le jazz lui doit.


































