L’histoire commence au début des années 1950. Hamilton est alors sous contrat avec Jack Webb, acteur et réalisateur, qui prépare « Pete Kelly’s Blues », un film situé dans le Kansas City des années 20. Le jeune compositeur écrit trois chansons pour le projet. Deux d’entre elles, « He Needs Me » et « Sing a Rainbow », sont confiées à Peggy Lee. La troisième, « Cry Me a River », est pensée pour Ella Fitzgerald. Elle l’enregistre, mais la chanson ne survit pas au montage. Elle disparaît du film avant même d’avoir existé pour le public.
C’est là que le hasard fait bien les choses. Julie London, l’ex-épouse de Jack Webb, reprend la chanson. Hamilton la connaît depuis l’adolescence : ils ont fréquenté la même école à Hollywood, et il l’avait même accompagnée à son bal de fin d’année. Sa version est d’une sobriété radicale, juste la voix voilée de la chanteuse, la guitare de Barney Kessel et une contrebasse. Publiée en 1955 sur le label Liberty, tout récemment fondé, elle grimpe jusqu’à la 9e place du Billboard Hot 100 et devient la chanson signature de London. En 2001, cet enregistrement entrera au Grammy Hall of Fame.
Ella Fitzgerald ne perdra pas pour autant la chanson : elle l’enregistrera à son tour quelques années plus tard. Ensuite, tout le monde s’y met. Ray Charles, Barbra Streisand, Johnny Mathis, Diana Krall, Harry Connick Jr., Jeff Beck, Björk, Michael Bublé, Aerosmith, et Joe Cocker, dont la version de 1970 a marqué toute une génération. Les jazzmen se sont aussi emparés de la mélodie, au point que sa phrase d’ouverture est devenue un classique des improvisations, que les musiciens appellent le « Cry Me a River lick ».
Hamilton aimait raconter que l’expression lui était venue sans qu’il l’ait jamais entendue ailleurs. Il trouvait simplement qu’elle sonnait comme la réplique idéale à quelqu’un qui vous a brisé le cœur, plus fine que les formules habituelles. Elle est ensuite entrée dans le langage courant, au grand étonnement de son auteur, qui ne s’est jamais lassé de ce succès.
Réduire sa carrière à cette seule chanson serait pourtant injuste. « Sing a Rainbow », écrite pour le même film, est devenue un classique pour enfants. Bobby Darin a repris « He Needs Me » sous le titre « She Needs Me » en 1959. Pour le cinéma, Hamilton a aussi signé « Till Love Touches Your Life », composée avec Riz Ortolani pour « Madron » (1970) et nommée à l’Oscar de la meilleure chanson originale. Il a également reçu deux nominations aux Emmy Awards, en 1993 et 1994, pour des musiques de téléfilms. Il a par ailleurs beaucoup donné à la communauté des compositeurs, en s’investissant dans la Society of Composers and Lyricists.
Arthur Hamilton est mort le 4 juin 2025, à 98 ans. Un siècle après sa naissance, sa chanson continue de tourner sur les platines, et on ne compte plus les chanteurs qui la gardent dans leur répertoire. Pour l’occasion, il n’y a qu’une chose à faire : remettre la version de Julie London, éteindre la lumière et laisser la guitare de Barney Kessel faire le reste.


































