Au printemps 1970, Marvin Gaye ne veut plus chanter. Sa partenaire de duos, Tammi Terrell, vient de mourir d'une tumeur au cerveau. Il refuse de tourner, refuse d'enregistrer, et regarde avec dégoût l'Amérique qui s'enfonce au Vietnam, où son frère a servi.
La chanson qui va le sortir de là ne vient pas de lui. Elle vient d'Obie Benson, membre des Four Tops. En mai 1969, en tournée à Berkeley, il assiste à des violences policières contre des manifestants opposés à la guerre. Il en tire une question simple, qu'il couche sur papier avec le parolier Al Cleveland : mais qu'est-ce qui se passe ? Les Four Tops n'en veulent pas. Une tentative du côté de Joan Baez échoue. Benson la propose alors à Marvin Gaye, qui réécrit la mélodie, ajoute ses propres paroles et la produit lui-même.
Berry Gordy dit non
Quand Berry Gordy, le fondateur de Motown, écoute le résultat, il est catégorique : pas question de sortir ça. Le patron de la "Hit Factory" veut des tubes qui dansent, pas une méditation sur la guerre et les violences policières.
Il aurait même qualifié le morceau de pire chose qu'il ait jamais entendue. Gordy est pourtant le beau-frère de Marvin Gaye, marié à sa sœur Anna.
Le chanteur ne cède pas. Il refuse d'enregistrer quoi que ce soit d'autre tant que la chanson ne sort pas. Le bras de fer dure des mois. C'est finalement le responsable des ventes de Motown, Barney Ales, qui tranche en janvier 1971 en publiant le single. Les pressages initiaux partent en quelques jours.
Un album d'un seul souffle
Face aux chiffres, Gordy change d'avis. Il commande un album entier à Marvin Gaye et lui laisse, pour la première fois, le contrôle total. Le chanteur enregistre avec les Funk Brothers, les musiciens maison de Motown, et des cordes de l'orchestre symphonique de Detroit. Il construit un disque où les morceaux s'enchaînent sans silence, comme une seule et longue chanson. Un cauchemar pour les programmateurs radio, et une première pour la soul.
L'album sort le 21 mai 1971. On y parle de guerre, de pauvreté, de drogue, d'écologie avec "Mercy Mercy Me". Rien de tout cela n'avait sa place chez Motown un an plus tôt. Le succès est immense, et il ouvre la voie à Stevie Wonder et à toute une génération d'artistes qui vont réclamer leur liberté artistique.
Un demi-siècle plus tard, "What's Going On" trône en tête du classement des 500 meilleurs albums de tous les temps établi par le magazine Rolling Stone. Une belle revanche pour un disque que son propre label voulait enterrer.


































