À 16 ans, elle monte à Chicago. Elle travaille comme blanchisseuse, puis coiffeuse, et chante le dimanche dans les églises du South Side. Sa rencontre avec Thomas A. Dorsey, pianiste et compositeur considéré comme le père du gospel moderne, change tout. Il l’accompagne pendant des années sur les routes et lui écrit des morceaux. Elle, elle y met ce contralto immense, capable de murmurer comme de faire vibrer les murs. Elle pose aussi une règle : pas de blues, pas de cabarets. Elle chante pour Dieu, et elle ne bougera pas là-dessus, même quand les maisons de disques lui font des ponts d’or.
Le succès arrive pourtant. « Move On Up a Little Higher », en 1947, se vend à des millions d’exemplaires et la propulse bien au-delà des églises noires américaines. Carnegie Hall l’accueille en 1950. En 1952, l’Europe la découvre en tournée, et l’Académie du disque français lui décerne un prix. Elle reste cette femme qui refuse de choisir entre la ferveur et le swing, et c’est précisément pour ça que le jazz l’adopte.
Le jazz, justement. En 1957, elle est à Newport. L’année suivante, elle enregistre avec Duke Ellington « Come Sunday », l’un des plus beaux moments de Black, Brown and Beige. La caméra de Jazz on a Summer’s Day la filme en 1958 sur la scène du festival, et c’est elle qui ferme le film avec un « Prayer of the Lord » qui laisse le public suspendu. Pas besoin d’être croyant pour comprendre ce qui se passe là.
Puis vient l’histoire, la grande. Elle chante pour John F. Kennedy en 1961, elle est l’amie et la voix de Martin Luther King. Le 28 août 1963, à Washington, elle interprète « I’ve Been ‘Buked and I’ve Been Scorned » juste avant le discours de King. Au moment où il s’écarte de son texte, c’est elle qui lui lance : « Parle-leur du rêve, Martin ! » Le reste appartient aux manuels d’histoire. Quand King est assassiné en 1968, c’est encore elle qui chante à ses obsèques « Take My Hand, Precious Lord », le cantique qu’il lui demandait si souvent.
Mahalia Jackson s’éteint le 27 janvier 1972, à 60 ans, près de Chicago. Aretha Franklin chante à ses funérailles. Son héritage, lui, n’a pas bougé : une manière de chanter qui fait passer le frisson avant la technique, et qui continue d’irriguer le jazz, la soul et le blues.


































